Sous le cri des étoiles

La magie des mots pour parler du voyage, de l’humilité, de la richesse des rencontres, à la découverte de soi-même.

Je n’avais jamais connu que des gens de ma ville, hormis Ravand et quelques rares négociants. Je connaissais leur origine, leur famille, leurs positions et pouvais deviner leurs pensées. Avant mon départ, j’aurais dit que ces références étaient nécessaires pour les échanges humains. Pourtant, voyageur anonyme, sans aucune marque de fortune ni d’origine, j’abordais sans crainte et avec une immense curiosité des personnes que le hasard mettait sur ma route, sans rien connaître d’elles. Cet échange d’inconnu à inconnu se révélait infiniment plus riche que l’habituel commerce entre gens qui savaient déjà tout les uns des autres.

J’avais toujours dormi à l’abri de murs épais et d’huis clos ; la ville m’avait été une carapace sous laquelle j’étais né et qui paraissait nécessaire à ma survie. Or, dans les chaudes régions où nous cheminions et quoique les nuits fussent encore fraîches, nous prîmes l’habitude de coucher dehors. Je découvris le ciel. Les étoiles, chez nous, étaient la plupart du temps voilées par les nuages. Il m’était arrivé de les contempler un moment après souper pendant les nuits d’été, avant de regagner le couvert d’une maison. En voyage, j’étais livré à la nuit. Quand le feu du repas mourait en braises, la terre, entièrement obscure, laissait éclater au-dessus de nous le cri des étoiles que l’obscurité du ciel dégagé de nuées faisait briller jusqu’à les rendre aveuglantes. J’avais le sentiment d’avoir brisé ma coquille. Je n’étais peut-être que le dernier de ces astres, le plus insignifiant et le plus éphémère mais, comme eux, je flottais dans une immensité sans limites ni murs. Quand nous entrâmes dans Montpellier, j’étais devenu un autre homme : moi-même.

LE GRAND COEUR, Jean-Christophe Rufin