(suite à la lecture de Écrire en pays dominé de Patrick Chamoiseau)
On y parle de la domination imposée par les puissances coloniales. De la transformation de la domination brutale du temps de l’esclavage en une domination silencieuse et insidieuse qui traverse les temps, qui impose les idées du Centre, des Centres. Une idée de Développement, de Progrès, qui impose les Centres comme modèle.
Mais comment construire son propre chemin, un qui soit vraiment le sien (en tant qu’individu, en tant que peuple), sans tomber dans une adaptation de ce que le Centre propose, bien que cette adaptation nous donne l’illusion de nous rebeller, de nous soulever ?
À la recherche de son identité, à la découverte de la Créolité. Essayer de se détacher, ou du moins d’être complètement conscient, des influences coloniales présentes dans ses pensées quotidiennes, dans sa manière d’écrire. L’auteur suit son rêve, rêve qui l’emmène au temps de l’esclavage, de la colonisation, de la créolisation. En parallèle, le vieux guerrier en lui qui l’accompagne dans cette expérience lui livre, nous livre un regard aiguisé sur les tentatives d’émancipation des peuples colonisés.
Je compris que pour résister (ou exister) nous voulûmes ériger nos terres en Territoires alors que les créolisations et les créolités les prédisposaient à ces sommes complexes que Glissant nomme des Lieux. Cette notion glissantienne du Lieu prit pour moi son ampleur en un chapelet inépuisable que mon rêve égrenait.
Le Lieu est ouvert et vit de cet ouvert : le Territoire dresse frontières. Le Lieu évolue dans la conscience des mises-sous-relations : le Territoire perdure dans la projection de ses légitimités. Le Lieu vit sa parole dans toutes les langues possibles, et tend à l’organisation de leur écosystème ; le Territoire n’autorise qu’une langue et quand les résistances lui en imposent plusieurs, il les répartit selon des dispositifs monolingues. Le Lieu s’émeut, reconnaît et active ses sources multiples en étendue ; le Territoire impassible s’arc-boute sur une racine unique. Le Lieu est Diversité ; le Territoire s’arme de l’Unicité. Le Lieu participe d’une Diversalité ; le Territoire impose l’Universalité. Le Lieu ne se perçoit qu’en mille histoires enchevêtrées ; le Territoire se conforte d’une Histoire. Le Lieu palpite en mémoires transversales ; le Territoire se maintient sur le tranchant d’une mémoire exclusive. Il y a dans le Lieu des échos, des ombres, des images, de la parole, de l’écriture ; le Territoire sous la lumière d’un État vise à la transparence, à l’unique et au décret des écritures. Le Lieu se répercute en réseaux dans l’ensemble du monde, au gré de la mise-sous-relations ; le Territoire pose un Centre et des périphéries. Le Lieu partage et évolue dans les hasards de ce partage ; le Territoire conquiert …
… et on pourrait ainsi poursuivre sans suspendre. L’ensemble des Lieux fonde notre Terre. Mais dans l’ampleur du Lieu pourront subsister des ombres de Territoire, jamais un Territoire absolu – et dans les Territoire quelques germes du Lieu, jamais un Lieu absolu. Le Lieu se protège du Territoire par la conscience qu’il a de lui-même et des valeurs qui en résultent.
J’aime beaucoup ce passage. La notion de Lieu me parle : échanges, fluidité, transformation, mouvance, adaptation, conscience, émotions, diversité, pas-de-côté, relations, réseaux, valeurs … Quelque part, c’est ce que j’aimerais être, vivre, faire vivre. Mais il est aussi question de contradictions, des ombres de Territoire dans les Lieux, des germes de Lieux dans les Territoires. Avancer avec mes contradictions, avec mes faiblesses.
Inconsciemment, cette lecture fait partie d’un processus entamé il y a quelque temps. À petits pas, je crois que cherche à décoloniser mon esprit. Le chemin est long …






